Critique de Linchpin (Seth Godin) : un livre indispensable ?

Linchpin par Seth GodinSeth Godin est ce qu’on appelle un homme incontournable. Depuis une dizaine d’années, Godin écrit, blogue et parle, 365 jours par an. Avec plus de 3000 articles publiés depuis 2002, il est l’un des blogueurs les plus influents dans le domaine du marketing. Il est, entre autres, l’auteur de Permission Marketing, Purple Cow, The Dip et plus récemment Tribes, son dernier livre publié en France. Alors forcément, quand Seth Godin sort un nouveau livre, cela ne passe pas inaperçu. Avec Linchpin : Are you indispensable ?, Godin nous livre son 13ème ouvrage. Quant à moi, ayant la chance de pouvoir lire le livre en version originale sans trop de difficultés, je vous propose ici ma critique, en attendant la sortie en version française.

Linchquoi ?

Linchpin, littéralement “pivot” en français, est un livre qui diffère des précédents travaux de Godin par le fait qu’il s’adresse directement aux individus et pas aux entreprises. Le sous-titre du livre, que je traduirais grossièrement par “Etes-vous indispensable ? Comment donner à sa carrière un avenir remarquable ?” donne tout de suite le ton : Linchpin a des allures de livres de coaching. Les premiers mots du livre (“Vous êtes un génie”) annoncent d’ailleurs d’emblée la couleur.

“There is no map”
(→ “Il n’y a pas de mode d’emploi”)

Pourtant, autant le dire tout de suite, Linchpin est un faux livre de coaching. Vous n’y trouverez aucune méthode concrète pour progresser dans votre boulot, pour faire face à un patron difficile ou pour tripler de salaire en quelques années. Au contraire, dans ce livre plus personnel que les autres, Godin cherche surtout à ouvrir les yeux du lecteur sur l’opportunité (l’obligation ?) de changer son rapport au travail, et à mieux appréhender les peurs qui paralysent tout processus de changement personnel. Comme à son habitude, Godin cherche à nous faire réfléchir, pas à nous donner un mode d’emploi pour réussir. C’est d’ailleurs l’un des arguments clés de ce livre : s’il y avait un mode d’emploi, alors la tâche (celle de devenir quelqu’un d’indispensable) serait trop facile pour en tirer une quelconque valeur.

Faites votre œuvre, pas votre travail

Linchpin commence par un chapitre écrit sur un ton quasi-apocalyptique, qui dresse un constat du monde du travail assez radical. Godin fait le procès de la société actuelle qui, héritant de la révolution industrielle, valorise le conformisme, l’obéissance à l’extrême et l’oubli de soi. Autrement dit, la promesse d’un bon salaire et d’une sécurité de l’emploi en l’échange de notre consentement à devenir des rouages bien huilés dans la machine du travail. Le propos de Linchpin est d’encourager le lecteur à devenir le pivot, et non le rouage, car à l’inverse du pivot qui est indispensable au bon fonctionnement de la machine toute entière, le rouage est facilement remplaçable s’il est défaillant.

Un “linchpin” (une personne indispensable), nous dit Godin, est une personne capable de créer, de trouver des solutions nouvelles, d’établir des connexions fructueuses entre les individus. Plus que tout, c’est une personne qui fait son travail comme un artiste travaillerait à son oeuvre : elle y met de sa personne toute entière et sait qu’elle n’a pas le droit d’avoir peur de se mouiller. Au fil des chapitres, Godin nous donne sa vision de la personne indispensable dans tous les sens du terme, car il n’y a pas qu’une seule façon d’être un “linchpin” : une caissière souriante et agréable, un employé de start-up capable d’imaginer (et de concrétiser) de nouvelles idées de projets, un professeur qui sait aller au delà des programmes scolaires…en fait, n’importe quelle personne qui met du cœur à l’ouvrage.

Godin suggère donc de travailler dur, très dur, mais pas seulement : il serait nécessaire (indispensable) de prendre des risques, de ne pas retenir ses idées et de construire ses propres règles si possible. Il résume cette idée par ce message qu’il martèle tout au long du livre : un linchpin est un artiste, en ce sens qu’il fait ce qui le passionne par générosité, parce qu’il est conduit par la volonté de changer l’immobilisme ambiant. Adam Smith disait dans La Richesse des Nations que chaque individu, en cherchant son intérêt personnel, concourrait sans le savoir à servir l’intérêt général (théorie de la main invisible). Pour Godin, c’est l’inverse : le linchpin cherche d’avantage à servir l’intérêt général (celui de ses clients, de son entreprise ou même du monde entier), ce qui indirectement finit par servir son intérêt personnel (par de belles promotions).

La “résistance” : chapitre d’intérêt public

Le passage le plus convaincant du livre est probablement le chapitre qui s’intitule “The resistance”. Godin y décrit avec un lucidité étonnante ce qui nous retient la plupart du temps d’exposer nos idées au monde, de prendre des risques et de faire la différence. Il utilise l’image du “lizard brain” (littéralement “le cerveau de lézard”) pour symboliser la source de tous nos instincts animaux : le “lizard brain” est afffamé, il a peur, il est en colère et il est en rut, nous dit Godin.

Ce sont 50 pages lumineuses, une hymne à la créativité, une brillante leçon de courage et de motivation. Il y parle de notre instinct de survie qui, tout au long de la vie, nous empêche de créer pour les mauvaises raisons.

Extrait du chapitre “The resistance”
“The lizard brain only wants to eat and be safe. [...] The lizard brain cares about what everyone else thinks, because status in the tribe is essential to its survival.
[...] The lizard brain is the reason you’re afraid, the reason you don’t do all the art you can, the reason you don’t ship when you can. The lizard brain is the source of the resistance.”

Je n’en dis pas plus, car je ne saurais me risquer d’avantage à résumer le propos de Seth Godin, mais sachez que ce chapitre à lui seul vaut à mon avis la peine de lire ce livre. Vous pouvez regarder cette vidéo (malheureusement, encore en anglais) dans laquelle Godin explique tout cela bien mieux que moi.

Est-ce que ça marche ?

Au travers de Linchpin, Seth Godin ne suggère pas de quitter votre travail, ni de tout plaquer pour créer votre boîte. Au contraire, ce livre s’adresse à tous ceux qui s’intéressent au progrès, et plus particulièrement aux personnes qui se sentent coincées dans un job qui frustre leur créativité. A la question “est-ce que la méthode marche ?”, il m’est difficile de répondre. Comme toute tentative de développement personnel, l’effet placébo joue un rôle important. Godin reconnaît lui-même que toutes les tentatives ne peuvent pas être fructueuses, la sienne -celle de vous convaincre de devenir indispensable- y compris. La morale, si morale il y a, est que le plus important est d’adopter un nouvel état d’esprit : celui de laisser vos idées se manifester dans votre travail, de choisir délibérément de les exposer à vos collègues ou votre patron et de ne plus les garder pour vous de peur d’échouer.

Comme a son habitude, Godin signe un livre intelligent, bien écrit et surtout provocateur de pensée. Je regrette toutefois qu’il ait fait le choix de présenter ce livre comme son blog, à savoir une succession d’articles avec plus ou moins de cohérence et même parfois, des répétitions assez flagrantes. On pardonne l’auteur assez vite car il y a tout de même quelques pépites de vérité parmi tout cela, mais on a parfois la désagréable sensation de lire un flux RSS. Linchpin n’en demeure pas moins un livre optimiste et important qui saura, j’en suis sûr, inspirer de nombreux lecteurs dans la poursuite de l’épanouissement professionnel.

En conclusion, Linchpin vous fera très certainement réfléchir sur vous-même et votre façon d’appréhender votre travail, peut-être même vous changera-t-il. En revanche, n’achetez pas ce livre si vous cherchez des conseils pratiques pour devenir indispensable, vous n’y trouverez pas de guide pour sortir du placard. De même, si vous êtes un éternel sceptique, ce livre ne vous fera probablement aucun effet. Dans tous les autres cas, je recommande vivement de le lire ne serait-ce que par curiosité et pourquoi pas pour devenir meilleur dans la conduite de vos projets personnels et professionnels.


Vous avez lu le livre ? Vous avez quelque chose à rajouter ou n’êtes pas de mon avis ? N’hésitez pas à faire part de vos remarques dans les commentaires, ou sur twitter @ikonblog.

Pour vous faire aimer, faites du karaté

N’avez-vous jamais rencontré quelqu’un qui automatiquement, sans ouvrir la bouche, vous faisait immédiatement rire ? C’est le cas (pour moi en tout cas) du présentateur de la Threadless TV, le canal vidéo de la marque de t-shirts éponyme. Chez Threadless, se faire des amis, on sait se que ça veut dire. Le capital sympathie de cette marque est tellement énorme qu’il lui vaut aujourd’hui 1,5 millions de followers sur Twitter.

Ci-dessous une petite vidéo pour donner un exemple du genre de petits films délirants qu’ils produisent (celui là étant particulièrement débile) :

Mais qu’est ce qu’il raconte ?

Rien de spécial, justement.

Cet homme est un comique, c’est à dire qu’il a le don de transformer le banal en drôle. Grâce à lui, ces vidéos rendent le discours de Threadless digne d’intérêt et mieux encore, digne de partage sur les réseaux sociaux. Pourtant, elles ne représentent qu’un investissement mineur (juste une caméra, une petite équipe et une énorme dose de second degré).

Personne n’a envie de partager un communiqué de presse avec ses amis. Au contraire, les gens adorent les choses qui brillent par leur originalité et leur humour. En d’autres termes, l’une des clés de la visibilité sur les réseaux sociaux réside dans votre capacité à amuser la galerie. C’est à mon avis l’une des raisons pour lesquelles les petites entreprises sont beaucoup mieux placées pour réussir en la matière que les grosses : parce que leur communication externe est moins contrôlée, plus spontanée et plus humaine.

Si une grosse entreprise voulait booster son image en faisant une campagne humoristique, elle ferait comme BNP Paribas : elle embaucherait Eric & Ramzy et espérerait qu’à force, ça change l’image que le public a de la banque. Très peu d’entreprises, en revanche, ont eu le flair de dénicher un pitre comme celui de Threadless, et de le laisser faire une vidéo d’actualité par semaine.

Threadless a fait de la “cool attitude” sa philosophie (= sa stratégie). On dirait que ces gens là ne travaillent pas mais qu’ils s’amusent en permanence. Du coup, on se dit qu’on aimerait bien être pote avec eux. Ça tombe bien : c’est justement le principe des réseaux sociaux, non ?

La pomme et l’e-book : une histoire d’expérience utilisateur

Les pommes font partie des produits les plus naturellement sucrés, donc les enfants devraient adorer ça. Pourtant, donnez leur le choix entre une pomme et un petit musclé, il y a de fortes chances qu’ils choisissent le second. La raison ? Parce que c’est beaucoup moins fun et facile de manger une pomme qu’un petit pot de yahourt. Quand on mange un petit musclé, il n’y a rien à éplucher, rien à laver, pas de trognon, juste un opercule à enlever et on engloutit ça en 3 coups de cuillère. Que demande le peuple ?

Justement, le peuple demande deux choses : un bon produit, et une bonne expérience de consommation.

Beaucoup d’enfants croient qu’ils n’aiment pas les fruits et légumes. Les pommes (et les autres fruits) sont pourtant d’excellent produits, mais avant de grandir et de devenir plus patient, on préfère consommer des produits de moins bonne qualité mais plus simple d’utilisation. Nous avons bien souvent tendance à confondre mauvaise expérience utilisateur et mauvais produit.

Ce qui m’amène (ou pas) à une autre pomme, celle qui ne se mange pas, qui prépare tranquillement l’arrivée de l’iPad dont la mission est, entre autre, de concurrencer le Kindle d’Amazon pour la lecture des e-books à l’aide d’un appareil soit disant révolutionnaire.

À chaque fois que j’ai discuté avec quelqu’un de l’adoption des livres électroniques, j’ai entendu, à peu de choses près, toujours la même réplique :

“Je n’arrive pas à me faire à l’idée qu’un livre ne soit pas en papier”

Je trouve cette réticence particulièrement révélatrice de l’importance de l’expérience utilisateur dans la perception de la qualité d’un produit. En d’autres termes, tous ces gens suggèrent qu’ils n’achèteront pas de livres électroniques car ils partent du principe que l’expérience de lecture d’un e-book sera inférieure à celle d’un livre papier.

Pourtant, l’e-book est un excellent produit, qui surpasse à de nombreux égards le live papier : plus économique, infiniment moins encombrant, plus écologique, version multilingue instantanée, possibilité de le mettre à jour sans réédition, pour ne citer qu’eux.

Ce qui manque encore à l’e-book pour s’imposer, c’est une expérience utilisateur qui mettra tout le monde d’accord, autrement dit un bon appareil de lecture. J’ignore si c’est l’iPad ou la prochaine invention du genre qui fera changer les mentalités, mais c’est bien une avancée dans l’expérience d’utilisation, et non dans le produit en lui même, qui placera le livre papier au rang de l’objet de collection.

Alors, et seulement alors, on regardera en arrière et on se demandera comment on a pu remplir nos bibliothèques de livres en papier. On n’aura peut-être pas inventé de recette miracle pour faire manger des pommes aux enfants d’ici là, mais il y a fort à parier que, eux, n’auront aucun problème avec les e-books.

Comme dans toutes les histoires, il y a une morale : l’expérience utilisateur est cruciale dans l’appréciation que le public aura d’un nouveau produit, indépendamment de ses qualités intrinsèques. Ceci est valable pour n’importe quel produit, mais à plus forte raison si ce dernier bouscule les habitudes culturelles du consommateur.


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